Chrétiens d’Orient et domination arabe

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Chrétiens d’Orient et domination arabe

 

A l’heure où l’Etat islamique, depuis trois ans, soumet les populations non-musulmanes à des traitements stricts et parfois inhumains, il semble intéressant de remettre de l’ordre dans les idées reçues qui circulent sur les rapports entre le monde arabe et les minorités chrétiennes qui y résident. Pour cela, il peut être intéressant de se préoccuper, depuis les origines jusqu’à la fin du XXe siècle, de l’histoire de ces Chrétiens d’Orient.

Au préalable, il est essentiel d’éclairer certaines notions qui pourraient poser problème, dans un contexte politique, historique ou simplement quotidien. Lorsqu’un article prétend traiter des Chrétiens d’Orient, il ne faut pas comprendre qu’il s’agit d’une entité unique ou solide. Il s’agit avant tout des restes de l’Eglise d’Orient qui date du Ve siècle après notre ère. De plus, par « domination arabe », il faut entendre la domination politique des populations arabes, qui ne sont pas nécessairement musulmanes. Cela implique que le propos de cet article soit volontairement axé sur une période historique précise, depuis la domination arabe de l’Orient qui coïncide avec la montée en puissance de l’islam à partir du VIIe siècle, jusqu’à aujourd’hui. Il est intéressant de se demander dans quelle mesure les Chrétiens d’Orient ont été une minorité religieuse et politique au statut particulier dans un Orient qui est le lieu de naissance de leurs croyances.

 

De la naissance du christianisme aux dhimmi, de la majorité à la minorité

 

Le christianisme est né sur les terres orientales, sur les rives de la Judée, dans une zone qui depuis a majoritairement été le lieu de tensions et conflits entre musulmans et autres religions. Depuis cette zone orientale qui se situe actuellement en Israël et dans les territoires palestiniens, il s’est étendu jusqu’à l’Europe, de laquelle il a tiré une importante culture latine. Depuis des racines sémitiques qui sont le fondement de la religion chrétienne, un mélange savant s’est opéré avec les traditions latines, philosophiques, théologiques, culturelles, qui sont ensuite venues trouver un écho sur les territoires orientaux.

Il n’est nullement lieu d’effectuer un long rappel historique des évolutions et schismes qui ont eu lieu par la suite entre les Eglises orientale et romaine, bien que ce ne fût pas inintéressant, bien au contraire. Néanmoins, il est préférable pour la pertinence du propos de s’avancer chronologiquement jusqu’à la naissance de l’islam, dans les premières décennies du VIIe siècle, près de Médine, dans la péninsule Arabique. Dans le Coran sont mentionnés les communautés non-musulmanes, sous le terme de dhimmi (signifiant « protégés » par la législation musulmane, désignant ceux qui connaissent le Livre Saint et donc le monothéisme). En réalité, c’est après la période muhammadienne, lors d’un des premiers calife, ‘Umar, qui la législation devient claire par rapport aux dhimmi. Un prétendu « pacte » de ‘Umar, édicté en 717, aurait donné des instructions claires quant au statut de ces dhimmi : interdictions de construire des édifices plus élevés que les édifices musulmans, obligations vestimentaires, protection assurée par le calife, entre autres. De ces grandes lignes de conduite dérivent des pratiques qui peuvent diverger.

Dans les faits, les sources attestent que les dhimmi subissent un traitement spécifique, mais parfois nettement moins sévère que celui prôné par le pacte de ‘Umar. Ils sont notamment traducteurs, intermédiaires entre monde musulman et monde chrétien, portant parfois des charges administratives qui les placent à des niveaux de responsabilité considérables. Jusque-là, de faibles différences se remarquent entre chrétiens et juifs, qui sont les deux principaux types de dhimmi, mais pas de quoi établir une distinction très nette dans la législation ou dans les pratiques, d’autant plus que les chrétiens sont nécessaires aux bonnes communications avec les émissaires et envoyés des royaumes d’Occident. Historiquement, il est alors abusif de parler des « Chrétiens d’Orient », qui connaissent cette désignation principalement à l’époque contemporaine, lorsqu’ils se démarquent nettement du reste de la population par l’influence des Puissances européennes.

 

Croisades et ingérences occidentales : vers une distinction politique ?

 

Bien qu’il ne faille pas tomber dans l’utopie d’un monde médiéval totalement dénué de distinctions politiques et sociales, il ne faut pas non plus négliger l’importance d’une cohabitation fructueuse et assez pacifique entre différentes communautés religieuses dans les pays du Proche et Moyen-Orient durant les siècles qui s’étendent de la naissance de l’islam jusqu’aux Croisades. L’événement croisé change quelque peu la donne, créant un sentiment de menace pour les dirigeants musulmans des XIe-XIIIe siècles.

Le plus délicat est de bien analyser avec objectivité les impressions de chacune des parties prenantes des conflits croisés. Les croisades, lancées en 1095, sont le fait d’un pape occidental, Urbain II. Il n’est aucunement question d’une initiative orientale, bien que ce pape ait prétexté un appel au secours de la part des communautés chrétiennes d’Orient pour justifier l’action armée et violente des Croisés en Terre Sainte. En outre, de ces croisades, les Chrétiens d’Orient ne sont pas sortis renforcés, mais bien plutôt fragilisés. En effet, les croisés latins, arrivant dès 1099 à Jérusalem, et fondant différentes principautés telles que celle d’Antioche, entre autres, deviennent vite dominateurs par rapport à leurs coreligionnaires orientaux, tentant de les latiniser et d’imposer leur culture occidentale dans les territoires pris aux musulmans. Les dirigeants chrétiens orientaux protestent parfois contre cette influence dominante des Latins, refusant à quelques reprises de se ranger à leurs côtés, et affichant ce refus ouvertement. Ces réactions sont dues non seulement à la pression latine qui s’exerce sur les Orientaux chrétiens, mais également à l’image renvoyée par les croisades sur les représentations musulmanes de la chrétienté. Ceux-ci deviennent d’autant plus durs avec les Chrétiens d’Orient, leur laissant moins de liberté, et occasionnant parfois des traitements violents afin de prévenir une éventuelle menace intérieure au monde arabe.

Les diverses croisades n’ont donc pas pour résultat une victoire éventuelle des chrétiens ou un meilleur traitement, mais plutôt une détérioration considérable de leur statut et de leur condition, que ce soit sous domination latine ou sous domination arabe. Sous la domination zengide[1], avec Saladin en particulier qui reprend Jérusalem (perdue aux mains chrétiennes en 1099) en 1087, les chrétiens en Orient sont un peu mieux considérés. Si les Croisés ont commis d’effroyables massacres de populations (musulmanes mais pas seulement) en entrant dans la Ville Sainte près d’un siècle auparavant, Saladin se montre un peu plus clément et ordonne de ne pas toucher aux populations juives et chrétiennes, qui gardent un statut inférieur aux musulmans mais ne sont pas en situation critique.

La suite des événements dégrade plus encore l’image des chrétiens orientaux dans l’esprit des musulmans du monde arabe. En effet, les Mongols, lorsqu’ils prennent Bagdad, capitale des califes abbassides[2], en 1258, épargnent les populations chrétiennes de la Ville Ronde, ce qui rend celles-ci d’autant plus haïssables pour les musulmans chassés et massacrés. Sous la domination des sultans mamelouks en Egypte (XIIIe-XVe siècles), elles connaissent un traitement plus sévère qu’auparavant, renforçant les oppositions et distinctions entre chrétiens et autres populations du monde arabe.

 

Chute de l’Empire byzantin et chrétiens orientaux sous l’Empire ottoman

 

En 1453, la chute de Constantinople secoue le monde chrétien, dans son ensemble : il vient de perdre un de ses pôles majeurs, l’Empire byzantin, aux mains des Ottomans musulmans. Le monde « arabe » devient « ottoman » et les Chrétiens d’Orient passent sous domination ottomane. Quelques années plus tard, un souverain français, François Ier, passe un accord avec les Ottomans, des pactes de bon traitement et de protection des communautés chrétiennes en terre ottomane, les Capitulations. C’est un moyen pour le monarque français de garder une enclave de pouvoir en Orient et de se présenter comme le protecteur des minorités sous le joug ottoman.

Ces Capitulations perdurent jusqu’à la Première Guerre Mondiale. Entre-temps, l’Empire ottoman du XIXe siècle opère des réformes qui instaurent un statut privilégié pour les communautés chrétiennes, les Tanzimat. Ces Tanzimat sont une caution pour les Puissances européennes, permettant au sultan ottoman de respirer sous la pression des Occidentaux en leur montrant patte blanche et opérant des concessions de principe. La Sublime Porte accorde aux chrétiens qu’elle tient sous sa domination des conditions privilégiées et un statut particulier, jusqu’à ce qu’en 1914 l’Empire ottoman abolisse les Capitulations en déclarant au passage aux forces de l’Entente.

 

Le XXe siècle et la place complexe des Chrétiens d’Orient

 

Un nouveau chapitre s’ouvre alors pour les Chrétiens d’Orient, qui se trouvent être pris en étau entre les influences occidentales et la naissance d’un monde qui se pense progressivement arabe.

En effet, lors de la conclusion du traité de San Remo, le 25 avril 1920, Britanniques et Français se voient confier des « mandats », territoires sur lesquels ils exercent une influence et un gouvernement sans pour autant les coloniser à proprement dit, respectant les 18 points du président américain Wilson, rappelés lors de la création de la Société des Nations, en 1919. Les Britanniques héritent de la Mésopotamie (future Irak) et de la Palestine, tandis que les Français possèdent le Levant (Syrie et Liban), domaine autrefois protégé par les Capitulations de François Ier. Ce sont ces deux pays qui disposent de la population chrétienne la plus importante du Moyen-Orient au cours du XXe siècle, en particulier le Liban. En Egypte, les Coptes restent une minorité bien représentée sous les gouvernements successifs également.

Sans rentrer dans des détails trop exhaustifs, il faut bien comprendre la tension existant entre ces populations chrétiennes sous mandats français et les soulèvements qui ont lieu (en particulier au cours de la première moitié du XXe siècle) contre les autorités mandataires. Les communautés des Chrétiens d’Orient participent la plupart du temps à ces soulèvements, tout en ayant un statut particulier car se plaçant dans la représentation arabe comme les héritiers des Capitulations et d’un traitement privilégié sous les Tanzimat. Par exemple, en 1925, le gouverneur de la Syrie, Sarrail, met le feu aux poudres en emprisonnant les familles respectées et influentes de la Montagne libanaise, provoquant un soulèvement massif mené par le sultan Al-Atrash, qui dure jusqu’en 1927. Durant ces deux années, les chrétiens participent tout autant que les musulmans à la lutte contre Sarrail et contre le mandataire français, sans différentiation religieuse ou communautaire. Ils s’impliquent dans la défense d’une identité ou du moins d’un territoire qu’ils vont ériger progressivement, comme les autres confessions du Moyen-Orient, en territoire arabe.

Cependant, les régimes autoritaires de la seconde moitié du XXe siècle vont pointer, notamment avec l’échec qui donne lieu à la création de l’Etat d’Israël et aux nombreuses guerres qui suivent, le manque de cohésion musulmane au profit d’une chimère arabe. Ils insistent plus sur l’ « islamité » et non sur l’ « arabité » des territoires orientaux, incluant par ailleurs l’Iran dans cette lutte contre Israël, entre autres. De cette situation émerge une situation complexe pour les Chrétiens d’Orient, qui sont décriés, critiqués et parfois violentés à l’occasion de mouvements islamistes qui prônent une domination du Coran et non des idéaux arabes.

 

Quel bilan ?

 

Il serait prétentieux de tirer un bilan exhaustif, clair et complet des évolutions du statut des Chrétiens d’Orient au cours de l’histoire. Néanmoins il est possible de rappeler que la cohabitation religieuse n’a pas empêché des luttes de pouvoir, et que la domination arabe n’a pas empêché un respect des confessions chrétiennes, même dans des contextes militaires et politiques délicats. Le Liban reste à la fin du XXe siècle la principale résidence des Chrétiens d’Orient, les autres populations (telles que les Coptes, pourtant majeurs en Egypte) restant discrètes dans les territoires arabes car sous la menace constante d’un retournement de l’opinion publique ou du pouvoir politique contre eux.

Le XXIe siècle, comme il a démarré, ne laisse entrevoir qu’une montée des radicalimes religieux dans cette région du monde, et ne présage pas d’un meilleur traitement des chrétiens dans cette région où sont nés les trois monothéismes, parmi lesquels la Chrétienté.

 

P. Brahimi

Le 17/12/2017

[1] Dynastie issue de Zengi (1087-1146), gouverneur kurde qui prend notamment Edesse en 1144 et devient un des plus puissants personnages du monde arabe au XIIe siècle. Le plus illustre des représentants de cette dynastie est Saladin (1138-1193).

[2] La dynastie abbasside règne à Bagdad et au Proche-Orient entre 750 et 1258, de confession sunnite.

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