La naissance de la République de Turquie

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A l’heure où cet article est en rédaction, on célèbre près du Bosphore les quatre-vingt-quatorze ans de la naissance de la République de Turquie. Cet événement, qui intervient au début d’un entre-deux-guerres mondiales marqué par l’essor des nationalismes dans les régions du Moyen-Orient, est lié à de nombreux facteurs. On se propose, au cours des quelques lignes suivantes, de dresser un état des lieux de la création de ce nouveau régime durant l’automne 1923.

Bien qu’il soit complexe d’envisager une analyse complète de la situation sociale et politique de la Turquie avant 1923, il est possible de laisser entrevoir les principales lignes directrices qui ont pu donner lieu à la chute de l’Empire ottoman et à l’émergence d’une nouvelle entité politique. Pour cela, il est essentiel de remonter à la fin du XIXe siècle.

 

L’Empire ottoman, voué à la chute ?

 

Il serait absurde de considérer l’Empire ottoman comme destiné à être brisé puis « remplacé » par la République de Turquie. Au contraire, à la fin du XIXe siècle et durant les premières années du XXe, il n’en est aucunement question.

Le sultan Abdülhamid II arrive au pouvoir à la fin de l’année 1876, siégeant à la Sublime Porte, qui a connu de vives secousses durant le XIXe siècle, dues à la volonté de ses prédécesseurs de réformer l’Empire. A deux reprises, en 1839 et 1856, les sultans ottomans prennent d’importantes mesures dans le but de changer les mentalités et habitudes de l’Empire, notamment dans le rapport aux dhimmi-s, les communautés non-musulmanes des territoires contrôlés par la Sublime Porte. Il n’est pas question d’une ouverture désintéressée, mais au contraire d’une prise en main dans le but de ne plus avoir à subir les pressions diverses des Etats occidentaux, qui tentent par divers moyens de se tailler une part du gâteau ottoman.

Abdülhamid hérite donc d’une situation complexe car en pleine évolution, avec des mentalités qui changent, et des territoires qui s’agitent progressivement sous l’expansion d’idées réformatrices. Des intellectuels s’insurgent tour à tour contre la politique du sultan, qui après avoir donné à l’Empire une Constitution (le 23 décembre 1876), dissout l’Assemblée un an plus tard (le 14 février 1878). Différents centres de contestation et de bouillonnement intellectuel apparaissent dans les territoires ottomans. Parmi les plus connus, Le Caire tient la première place. L’Egypte est une province gouvernée théoriquement par l’Empire ottoman mais en réalité sous le contrôle direct du khédive, un gouverneur presque indépendant dans les fait, depuis le début du XIXe siècle. Le Caire accueille donc naturellement des appels à la contestation de la politique d’Abdülhamid, à l’instar du penseur al-Kawakibî. Ce dernier écrit un recueil, Umm al-Qurâ’ (La Mère des Cités), en 1902-1903, publié par le journal Al-Manar (Le Phare, dirigé par Rashîd Rida), dans lequel il critique ouvertement et avec amertume les décisions et l’attitude du sultan ottoman.

De plus, Abdülhamid hérite du surnom de « Sultan Rouge » de la part des Européens, après les événements des années 1894-1896, au cours desquelles 200 000 à 300 000 Arméniens trouvent la mort lors de massacres sanglants. Cette réputation entache l’Empire ottoman et sa grandeur, d’après les intellectuels du Moyen-Orient. C’est pourquoi dans certaines provinces, on voit apparaître des mouvements spontanés de contestation du pouvoir établi. Avant les écrits d’al-Kawakibî, des militaires prennent des initiatives, la plupart du temps discrètement, ce qui donne lieu à une « révolution » dans les termes de l’historiographie encore dominante sur la question : la « Révolution Jeune-Turque ».

 

Les Jeunes-Turcs et le Comité Union et Progrès

 

En 1889, à l’Ecole impériale de médecine, quelques étudiants se regroupent et forment une association secrète, les Jeunes-Turcs. Petit à petit, ils se révèlent au grand jour et s’expriment plus ou moins librement sur la politique sultanienne. De ce mouvement va provenir une effervescence d’idées qui tendent vers une refondation de l’Empire ottoman, qui se doit d’être un solide protagoniste dans le jeu des nations du XXe siècle. C’est ainsi qu’en 1906-1907 on voit naître le Comité Union et Progrès.

Comme son nom l’indique, le C.U.P. se veut l’héritier des idées d’Auguste Comte, dans le but d’être une communauté éclairée qui guide la nation ottomane hors des sentiers obscurs dans lesquels Abdülhamid l’a menée. Le 24 juillet 1908, la cellule de Macédoine du C.U.P., à Salonique, se révolte au sein de l’armée, et provoque un tel mouvement que le sultan est poussé à organiser des élections parlementaires pour le mois de novembre-décembre. Celles-ci sont remportées par les membres du C.U.P., qui obtiennent ce pour quoi ils s’étaient insurgés : le rétablissement de la Constitution et le retour de l’Assemblée.

De fil en aiguille, le nouveau gouvernement prend de plus en plus de poids dans l’exécutif ottoman, et en vient même à destituer le sultan le 27 avril 1909. Alors que les Ottomans s’attendaient à bénéficier de plus de liberté que sous Abdülhamid, c’est une désillusion nette dans les camps des intellectuels, qui se voient muselés, et qui ont une liberté de presse fort peu défendue de la part des nouveaux dirigeants. Pour ceux-ci, le renouveau de l’Empire ottoman passe par une « turcisation », qui nécessite des mesures fermes.

On se permet d’insister brièvement sur cette « turcisation ». Dans l’esprit des réformateurs du Comité Union et Progrès, il existe une nation turque, en formation, qui doit se réveiller pour prendre le contrôle de la ‘umma (communauté des musulmans) et diriger de main ferme l’Empire. Ce n’est que par l’affirmation de la « turcité » de la Sublime Porte que celle-ci pourra se renouveler et retrouver une vigueur digne de sa place dans le concert des nations, selon eux. Ce sont des idées comme celles-ci qui vont donner des arguments de poids aux nationalistes comme Mustafa Kemal lors de la future création de la République de Turquie.

 

La Première Guerre Mondiale et ses conséquences

 

Le premier conflit mondial entraîne des changements considérables dans la direction de l’Empire ottoman, qui vont mener assez rapidement à sa chute, jusqu’alors inimaginable. Il n’est pas la peine d’en établir une liste exhaustive ici, mais le génocide arménien, initié en 1915 et à l’origine de la mort d’un million de personnes, est un facteur déterminant dans le discrédit total du C.U.P. nouvelle génération, dirigé depuis 1913 par trois figures emblématiques du mouvement : Cemal Pacha, Talat Pacha et Enver Pacha. L’Empire ottoman finit miné de toutes parts, entre la Révolte arabe menée par Fayçal, le fils du chérif de La Mecque, Hussein, aidé par les Anglais, et l’Egypte sous protectorat britannique depuis 1914. Les défaites militaires s’y ajoutent, et finalement, lorsqu’est signé en 1919 le traité de Versailles, les héritiers de l’Empire ottoman se désolidarisent de sa cause, volontairement ou non.

Ce sont les traités qui suivent la Première Guerre Mondiale qui vont être décisifs dans la création de la République de Turquie. Le 10 août 1920, c’est le traité de Sèvres qui prend des mesures nettes à propos des partages des territoires de l’Empire ottoman. La province de l’Anatolie (berceau de la République de Turquie à venir) est sous contrôle européen, il est question de donner des terres aux communautés kurdes et arméniennes, et l’Empire est officiellement disloqué.

Néanmoins, depuis le 22 juin 1919, un homme, Mustafa Kemal, ayant appartenu au C.U.P. et militaire de carrière, se refuse à voir la chute de l’Empire ottoman aux mains des Européens. Il décide donc de créer le Mouvement nationaliste, qui reprend les grandes idées de « turcisation » et de nation turque du Comité. C’est à partir de ce Mouvement que Kemal va mener la guérilla contre les troupes sous influence européenne en Anatolie, menant à la renégociation du traité de Sèvres, lors d’un autre traité : celui de Lausanne (le 24 juillet 1923).

Le traité de Lausanne annule les dispositions prises lors de Sèvres à propos de l’Anatolie et des possessions kurdes et arméniennes. C’est une marche arrière considérable pour les forces européennes, et une victoire majeure pour les partisans de Kemal. De plus, le 2 novembre 1922, le sultanat a été aboli, et un vent de renouveau semble souffler sur les terres anatoliennes. C’est ainsi que le 11 septembre 1923, Kemal fonde son propre parti politique, le Parti républicain du peuple, ou C.H.P. C’est le Parlement turc, basé à Istanbul, qui déclare officiellement la naissance de la République de Turquie le 29 octobre 1923.

 

Une victoire pour Mustafa Kemal, la fin d’un monde pour les anciens Ottomans

 

Ce qu’il faut retenir de ce bref récit de la mise au monde de la République de Turquie est l’aspect évolutif de celle-ci. Tout ne s’est pas fait du jour au lendemain, et il y a un long processus de réformation de l’Empire ottoman, qui devait laisser envisager tout sauf son effondrement. Les événements internationaux et les influences européennes ont provoqué une chute rapide de l’Empire, et un homme seul en a tiré les fruits : Mustafa Kemal.

Au sortir de la lutte pour l’indépendance, c’est lui qui semble être l’homme fort de la jeune République de Turquie, qu’il va tenir d’une main de fer durant encore quinze ans, jusqu’à sa mort le 10 septembre 1938.

Pour les territoires nés de l’éclatement de l’Empire ottoman, c’est la fin d’un monde et le début d’une longue avancée dans le brouillard, entre mainmises européennes et velléités d’indépendance de la population. Lorsqu’est proclamée la République de Turquie, c’en est définitivement fini de l’Empire ottoman pour beaucoup, et l’abolition du califat le 3 mars 1924 n’est qu’un autre raz-de-marée qui finit d’engloutir les espoirs de nombreuses populations au Moyen-Orient.

 

 

Pablo Brahimi, le 29 octobre 2017

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